Cinq cathédrales du commerce
La Samaritaine ne nait pas dans le vide. Elle s'inscrit dans une compétition féroce entre cinq grands magasins parisiens, chacun avec son architecte signature, sa stratégie clientèle et son geste architectural.
- Période
- 1852-1933 — Belle Époque & Années folles
- Cinq enseignes
- Bon Marché · Printemps · BHV · Samaritaine · Galeries Lafayette
- Constante
- Ossature métallique + verrière + escalier monumental
En bref
- La Samaritaine appartient à une compétition parisienne entre architectures commerciales.
- Les grands magasins utilisent lumière, métal, verrière et escalier pour créer une expérience.
- Sa singularité tient à son emplacement au Pont-Neuf et à sa façade Art Nouveau très polychrome.
Une compétition d'architectures autant que de prix
À la fin du XIXᵉ siècle, le grand magasin n'est pas seulement un commerce — c'est une expérience. Pour fidéliser une clientèle bourgeoise férue de nouveautés, chaque enseigne investit dans une architecture spectaculaire : verrières, escaliers d'honneur, balustrades en fer forgé, mosaïques, lumière naturelle, vastes volumes. C'est la naissance d'une typologie : la cathédrale du commerce, expression que les critiques de l'époque utilisent indifféremment avec ironie ou admiration.
Les cinq protagonistes
Le Bon Marché
1852Aristide & Marguerite Boucicaut
- Architectes
- Louis-Charles Boileau & Gustave Eiffel (extension 1872-1887)
- Signature stylistique
- Architecture métallique fonctionnaliste
Le premier grand magasin parisien. Modèle inspiré à Émile Zola pour Au Bonheur des Dames (1883). Marie-Louise Jaÿ, future épouse Cognacq et co-fondatrice de la Samaritaine, y a fait ses classes comme première vendeuse de la confection.
Printemps
1865Jules Jaluzot
- Architectes
- Paul Sédille (1881), Georges Wybo (reconstruction post-incendie 1923)
- Signature stylistique
- Mélange d'éclectisme et de coupoles Art Nouveau / Art Déco
Reconstruit à l'identique après l'incendie de 1881 par Sédille, puis modernisé par Wybo après un nouveau sinistre. Sa célèbre coupole vitrée polychrome est classée Monument Historique.
Bazar de l'Hôtel de Ville (BHV)
1856Xavier Ruel
- Architectes
- Auguste Roy (façade haussmannienne)
- Signature stylistique
- Architecture éclectique fin de siècle
Né face à l'Hôtel de Ville. D'origine plus modeste et plus utilitaire que les autres grands magasins, il vise une clientèle d'artisans et de bricoleurs avant de monter en gamme.
La Samaritaine
1869Ernest Cognacq & Marie-Louise Jaÿ
- Architectes
- Frantz Jourdain (1905-1910) & Henri Sauvage (1926-1933)
- Signature stylistique
- Manifeste Art Nouveau (n°2) + extension Art Déco
Le plus radical des grands magasins parisiens sur le plan architectural : ossature acier exhibée, polychromie de lave émaillée scandaleuse pour l'époque. Située au pied du Pont-Neuf, à l'écart de l'axe haussmannien Opéra–Trinité.
Galeries Lafayette
1893Théophile Bader & Alphonse Kahn (cousins alsaciens)
- Architectes
- Georges Chedanne & Ferdinand Chanut (1907-1912)
- Signature stylistique
- Art Nouveau monumental (coupole vitrée polychrome de 43 m de haut)
L'autre temple de l'Art Nouveau commercial parisien, sur le boulevard Haussmann. Coupole achevée en 1912, escalier d'honneur à balustrade Art Nouveau. Restauration de la coupole en 2009.
La place singulière de la Samaritaine
Dans ce paysage, la Samaritaine occupe une position périphérique en plusieurs sens. Géographiquement d'abord : alors que le Bon Marché tient la rive gauche, et que Printemps, Galeries Lafayette et BHV ceinturent le 9ᵉ et le 4ᵉ arrondissement, la Samaritaine s'enracine à la pointe occidentale de l'Île de la Cité, sur l'axe ancestral du Pont-Neuf — loin de l'axe haussmannien Opéra–Trinité.
Stylistiquement ensuite : c'est de loin le plus radical des grands magasins. Là où Chedanne, à la même époque, conçoit pour les Galeries Lafayette une coupole Art Nouveau monumentale mais dans un écrin haussmannien, Jourdain refuse la pierre, exhibe l'acier, couvre sa façade de lave polychrome. Ce parti pris fait scandale. La Samaritaine devient le bâtiment le plus contesté — et le plus commenté — de l'architecture commerciale parisienne, jusqu'à ce que cent ans plus tard SANAA, avec sa façade Rivoli ondulante, prolonge la tradition de la controverse.
Cognacq, Marie-Louise et Le Bon Marché
Il y a un fil narratif entre Le Bon Marché et la Samaritaine. Marie-Louise Jaÿ, qui co-fonde la Samaritaine en 1872 avec Ernest Cognacq, était première vendeuse au rayon de la confection au Bon Marché. C'est chez Boucicaut qu'elle apprend les méthodes du grand commerce moderne : prix fixe, retours gratuits, livraison, soldes saisonnières, catalogue. Ces méthodes seront appliquées et amplifiées à la Samaritaine, avant de devenir le standard des grands magasins parisiens.
Sources & références
- Ville de Paris — paris.fr — 5 anecdotes sur les 5 grands magasins parisiens
- Wikipedia — Galeries Lafayette Paris Haussmann
- Musée Cognacq-Jay — Ville de Paris — Les époux Cognacq-Jay
- Meredith L. Clausen — Brill, 1987 (ISBN 9789004078796) — Frantz Jourdain and the Samaritaine: Art Nouveau Theory and Criticism