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Architecte · 1847 — 1935

Frantz Jourdain

Architecte, théoricien et critique d'art, fondateur du Salon d'Automne. Il conçoit le Magasin n°2 de la Samaritaine entre 1905 et 1910 comme un manifeste de l'Art Nouveau commercial parisien.

Naissance
Anvers (Belgique), 1847
Mort
Paris, 1935
Œuvre phare
La Samaritaine — Magasin n°2 (1905-1910)
Fondations
Salon d'Automne (1903)

En bref

  • Jourdain transforme le grand magasin en manifeste Art Nouveau visible depuis la rue.
  • Il montre l'ossature métallique au lieu de la cacher derrière une façade en pierre.
  • La façade combine structure, publicité, polychromie et décor végétal.

Un Belge à Paris

Né à Anvers en 1847, Frantz Jourdain arrive à Paris pour suivre l'École des Beaux-Arts, sous l'autorité de Jules Antoine Castaigne et Charles Laisné. Il y croise l'effervescence du Second Empire finissant, puis les chantiers d'Haussmann qui resculptent la capitale. Mais ce qui le marque profondément, c'est l'émergence d'une architecture nouvelle : celle du fer, du verre, de la fonte — celle des halles de Baltard, des gares de Hittorff, des viaducs d'Eiffel.

Théoricien et critique

Jourdain est autant écrivain qu'architecte. Il fréquente les milieux littéraires, écrit dans La Justice, signe des critiques d'architecture où il défend avec ferveur la modernité technique contre le pastiche néoclassique. C'est cette plume qui fait de lui une figure publique : il est l'un des promoteurs majeurs de l'Art Nouveau parisien, aux côtés d'Hector Guimard, de Jules Lavirotte et de l'École de Nancy.

En 1903, il fonde avec un groupe d'artistes — dont Georges Rouault et Pierre Bonnard — le Salon d'Automne, en réaction au Salon officiel jugé trop académique. Cette tribune accueillera deux ans plus tard la scandaleuse cage aux fauves (Matisse, Derain, 1905), puis plus tard les Cubistes.

La Samaritaine : un acte de foi

En 1905, lorsque Ernest Cognacq lui confie la reconstruction du Magasin n°2 de la Samaritaine, Jourdain a 58 ans. Il décide d'y appliquer ses principes sans compromis : l'ossature métallique sera exhibée, non camouflée derrière une parure de pierre. C'est une rupture violente avec le Paris haussmannien dominé par la pierre crème.

Le squelette d'acier riveté soutient des baies vitrées immenses qui inondent les galeries intérieures de lumière. À l'extérieur, les poutres horizontales sont habillées de panneaux de lave émaillée de Volvic polychromes, portant non seulement des motifs floraux et des frises, mais aussi les noms des rayons : Travail, Chasse, Chemises, Chapeaux, Lingerie, Uniformes, Amazones. La façade devient signalétique.

Un scandale, puis un monument

Dès 1907, la presse fustige cette polychromie « tapageuse », ces motifs « contournés », cette façade « sans pierre ». L'académisme parisien y voit une agression visuelle. Mais le public, lui, afflue — et le grand magasin grandit.

Jourdain associera plus tard Henri Sauvage à son chantier pour l'extension côté Seine (1925-1933). Lorsqu'il meurt en 1935, la Samaritaine est devenue l'icône commerciale qu'il avait rêvée. En 1990, le bâtiment est classé Monument Historique. La restauration 2010-2021 par SANAA et ses partenaires lui rendra son éclat originel, panneau par panneau.

Quelques chiffres techniques

L'ampleur du chantier de 1905-1910 ne se mesure pleinement qu'à la lumière des chiffres relevés lors de la rénovation 2010-2021 :

  • 2 300 tonnes d'ossature métallique d'origine
  • 40 000 m² de planchers en structure mixte (acier + béton armé)
  • Assemblages par rivetage à chaud — technique XIXᵉ siècle, antérieure à la généralisation de la soudure
  • 675 mètres linéaires de panneaux de lave émaillée en façade
  • 660 mètres linéaires de ferronneries d'atrium et d'escalier
  • 16 000 feuilles d'or sur la seule rampe de l'escalier monumental

Postérité critique

Frantz Jourdain occupe une place singulière dans l'histoire : il n'est pas seulement l'architecte d'un bâtiment, il est celui qui a écrit l'Art Nouveau autant qu'il l'a construit. Son fils, Francis Jourdain — décorateur, co-réalisateur des intérieurs de la Samaritaine, et auteur probable de la fresque des paons (424 m²) — prolongera cette filiation jusqu'au moderne (proche du Bauhaus, ami de Le Corbusier).

L'étude académique de référence sur Jourdain et la Samaritaine reste Meredith L. Clausen, Frantz Jourdain and the Samaritaine: Art Nouveau Theory and Criticism (Brill, 1987), qui examine à la fois les écrits théoriques de Jourdain et la réception critique du bâtiment.

Sources & références

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